Univers


Les moissonneurs (2/5)

texte officiel 29/03/2008 par Sandy Julien

Pour lire la première partie de la nouvelle, cliquez ici.

Il n'y a plus que deux mots qui comptent.

Les chiens.

Il les entend, il sent leur souffle sur sa nuque, leur haleine brûlante aux relents douceâtres, et ce bruit, quand ils respirent, puissant et régulier comme un soufflet de forge. Ils ont beau être morts et damnés, ils respirent.
Personne ne vous parle du souffle des morts avant que vous ayez passé la porte. À vrai dire, c'est le genre de question que nul ne se pose. Les yeux brûlés par des visions de trésors inépuisables, les oreilles pleines du poison des prédicateurs, tous les conscrits sont prêts à vendre père et mère pour un voyage dans le royaume d'En bas.

Mais pas Benedict le fou. Benedict ne sait pas pourquoi il est venu là, pourquoi il a suivi Vargas, pourquoi il a passé la porte.

Les cadets s'imaginent qu'il leur suffira d'agiter leur sabre pour que les ennemis s'y empalent comme autant de trophées, ce qui fait sourire les vétérans. Ces derniers, le visage couturé de cicatrices, le bras sûr, le regard froid, pensent qu'il leur suffira de livrer cette bataille comme les autres pour revenir sains et saufs, comme toujours, mais avec quelques marques de plus : « Voici la morsure d'un sabre papiste, guère différente de l'estafilade que m'a faite la lame d'un de ces maudits réformés, mais celle-là, vois-tu, ma belle, c'est l'empreinte des Enfers… »

Les soldats malins et prudents, ceux qu'on appelle parfois les « hommes d'une seule bataille » parce qu'ils comptent bien bâtir leur fortune sur les gains d'une seule partie, pensent qu'en étant malins et prudents, ils reviendront d'autant plus lourds de butin que tous ceux qui n'auront pas été aussi malins et prudents, justement, seront morts.

Et puis il y a les fous. Tandis que les cadets pensent aux seins des catins, que les vétérans aiguisent leur arme préférée et que les hommes d'une seule bataille comptent déjà leur future fortune acquise dans le sang, les fous avancent les yeux dans le lointain, la bouche béante et la tête vide.

Benedict est de ceux-là, de ces hommes à qui le passage de la porte semble avoir brûlé la cervelle. Une fois En Bas, la flamme s'est éteinte dans ses yeux, comme soufflée par une bourrasque, et il n'a plus été qu'un instrument aux ordres de Vargas. Il a marché, il a mangé, il a dormi et il s'est battu, mais il ne se souvient plus d'avoir vécu. Et quand la compagnie de Vargas est entrée dans les marais, le monde s'est mué en un rêve diffus noyé dans une brume de sang.

Benedict se souvient des premières désertions : ce spadassin qui a tenté de s'enfuir à la faveur de l'obscurité, la fois où la « nuit » a duré plus de trois jours, et dont on a retrouvé le cadavre éparpillé sur plus de cent toises, mais aussi ce soldat rendu fou par les vers qui grouillaient dans la nourriture, et qu'il a fallu abattre avant qu'il n'égorge le cuisinier. Quand un des hommes a demandé la permission de l'enterrer, Vargas s'est contenté de lui lancer un regard glacial, et plus personne n'a reparlé d'enterrer qui que ce soit. À quoi bon, ici ?

Mais le pire était encore à venir. À mesure qu'ils s'enfonçaient dans les marais, l'atmosphère putride et les insectes gros comme le poing avaient eu raison de certains des hommes, et d'autres avaient connu un sort encore moins enviable, comme ce grenadier qu'on avait retrouvé un matin, assis devant le feu qu'il avait laissé s'éteindre, la bouche suintant d'une humeur noire et visqueuse et psalmodiant en latin une litanie sans fin. En l'entendant, frère Jacob, l'aumônier, avait semblé se vider brusquement de son sang. Il avait saisi le soldat par la tête et lui avait fracassé le crâne sur un rocher jusqu'à ce qu'il éclate comme une jarre d'argile. Et quand ils avaient regardé la tête brisée du grenadier, ils avaient vu à l'intérieur non pas du sang et de la cervelle, mais de la poussière et de curieux asticots violacés longs comme le pouce.

Les reptiles, ceux que le lieutenant de Vargas appelle les « squamates », n'avaient eu aucun mal à décimer toute la compagnie. Les cadets avaient fini fendus en deux par les cercles de fer des monstres, les vétérans déchiquetés par les serres d'acier des hommes-corbeaux, et les fous…

Les fous comme Benedict s'étaient enfuis, les chiens de guerre aux trousses. Mieux valait une vie de néant, une existence vide et stupide, que pas de vie du tout. Et Benedict avait couru sans s'arrêter, mû par un instinct de survie qu'il ne se connaissait pas, oubliant la fatigue, l'enfer et les privations. Il s'était soudain souvenu de la voix de sa mère, de l'odeur des pommes qu'il allait cueillir avec son père, et des journées passées à braconner avec ses camarades, quand il était enfant. Et les souvenirs, autant que la peur, lui avaient donné des ailes.

Mais ça n'avait pas suffi : les crocs de l'enfer l'avaient rattrapé.

Regardez-le, pathétique épave de viande encore tiède, qui se traîne dans la fange du marais pour échapper aux bêtes, les yeux pleins de larmes. Voyez comme la braise de l'espoir s'est ranimée, fragile, à l'heure du trépas, dans ses prunelles de cendre. Écoutez-le gémir dans le silence de mort de l'immonde bourbier et voyez les deux molosses décharnés qui tournent et piétinent autour de lui, prêts à la curée.

Mais voici que le sol s'enfonce de plus en plus sous ses pas. En quelques instants, il est déjà immergé jusqu'à la taille. Les deux bêtes bicéphales, les crocs encore dégoulinants de bave, l'observent à bonne distance, n'osant plus s'approcher de la petite étendue de boue plus claire dans laquelle il sombre peu à peu. Pris de panique, le soldat gesticule et se met à hurler, mais bientôt l'eau croupie et la boue lui emplissent la bouche. Son cri de terreur n'est plus qu'un gargouillement, un clapotement, un souffle. Plus rien.

Tout son corps est aspiré par la boue glacée, et seuls ses doigts qui dépassent encore de la surface, désespérément tendus, témoignent qu'il est encore en vie. Il sent le froid s'infiltrer dans tout son corps, le gel cristalliser autour de son cœur…

Mais soudain il ressent une brûlure, la morsure du feu, tout au bout de ses doigts. Et plutôt que de se laisser aller, plutôt que de s'abandonner à la glaciale torpeur qui l'a presque gagné, il s'accroche à cette douleur ardente, s'agrippant à la flamme qui lui consume la main. Il se sent tiré hors de la boue, hors de l'eau, par une force qui n'est pas tant celle de la chair que celle d'un esprit dont la volonté pourrait briser un roc.

Et une fois hors de la vase, il se trouve face à elle. Benedict a l'impression d'avoir plongé la main dans de la lave, mais il tient bon, les yeux plongés dans ce regard plus brûlant que le plus ardent des brasiers. Il a entendu un homme parler d'elle au portail, un vétéran qui affirmait l'avoir vue. Mais aucun mot ne peut rendre justice à la flamme qui brûle dans le regard d'Asaliah, car ce feu-là fut allumé à la flamme originelle, à celle qui éclaira le monde à l'origine, quand le Verbe suscita l'idée de lumière pour la première fois, au tout début des temps.

Benedict serre les dents et bien que sa main ne soit plus qu'un moignon calciné, il s'accroche encore. Ce n'est plus elle qui le hisse hors de l'eau, mais lui qui s'élance vers elle. En un instant, le voilà sur la rive. De l'autre côté des sables mouvants, les deux créatures des égarés grondent encore. Quand Benedict se redresse enfin sur la terre ferme, son propre rugissement les surprend et elles reculent puis finissent par disparaître dans les brumes.
Soudain, les chiens n'ont plus aucune importance.

Mais Benedict ne les voit pas : son regard est capté par ces yeux sans âge, ces deux étoiles jumelles. Elle est comme une torche, un incendie, un déluge de feu, comme ceux qui réduisent en cendre les cités des hommes et en sel leurs femmes impies. Une flamme de passion, de celles qui poussent l'enfant à se dresser contre son père, de celles qui vous consument, de celles qui vous brûlent les ailes. Et cette flamme qui la brûle et la dévore, elle est venue la porter ici-bas, dans cette obscurité que seul un tel brasier peut percer.
C'est le feu de la folie.

« Viens, » dit-elle, et il sait que partout il la suivra, lui qui n'est plus ni vivant ni mort. Car c'est pour elle qu'il est venu, il le sait maintenant et il portera partout son nom et son feu et sa guerre. Il se relève tant bien que mal, ressentant à peine la douleur de sa main carbonisée.

« Suis-moi. Nous avons encore beaucoup de travail. La moisson ne fait que commencer. »


Commentaires


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31/03/2008 - Ouh c'est mignon !
par Glirhuin

... Je parle de Bella Sara, pas de la nouvelle. Celle-ci est au contraire frémissante à souhait ! Bon courage avec Bella Sara, Sandy ! :D

31/03/2008 par mzi

Très sympa, mais j'aime un peu moins que le premier épisode, qui faisait surgir une horreur grandiose de la médiocrité. Sinon, je proposerais un petit ne explétif ici: «Personne ne vous parle du souffle des morts avant que vous n'ayez passé la porte.»

30/03/2008 par Jos

Toujours aussi agréable à lire mais une chose m'intrigue : Qu'est devenu Vargas quand sa compagnie s'est faite décimée? A-t'il pris ses jambes à son cou ou avait-il une bonne excuse pour ne pas être présent? ^_^

28/03/2008 par Sandy, El Cornijon Verde

Sois maudit, Croc, pour avoir dévoilé au monde mon sinistre secret... La prochaine fois, pour la peine, il y aura un cheval dans la nouvelle...

28/03/2008 par Léandre

Allez hop, après ça, dodo ! ... euh, ptet pas tout de suite en fait ^^. Chapeau bas, le style est vraiment bien foutu, surtout pour ce format d'écriture. Vivement d'autres.

28/03/2008 - Facile !
par CROC

Le reste du temps, il traduit Bella Sara, ce qui lui remonte son karma au max.

28/03/2008 par x|||

Diantre... C'est glauque, c'est beau, c'est terrifiant. Mais comment fait l'auteur pour dormir d'un sommeil serein ? Encore !