Univers


Deux ombres dans la nuit

texte officiel 23/06/2006 par Arnaud Ramonat

« Vargas ? Vous n'avez pas encore fini de me rémouler les roupettes avec celui-là ? À croire que mes centaines d'autres histoires de guerre ne vous régalent pas les oreilles.
Vous voulez du Vargas, vous allez en avoir, foi de Saxon !
"

Ce type était l'âme damnée du comte de Spinola. Quand ce dernier croisait dans l'ouest de l'Empire, il emportait toujours avec lui son fidèle mastiff.

Fiable, redoutable, impitoyable et fin stratège pour ne rien gâcher, le Castillan s'est taillé une solide réputation de meneur d'hommes. Spinola l'a bien vite sorti du tercio pour un emploi des plus…pointus.
Un exemple ? Bien sûr, mon brave Gunthar ! Ressers-moi donc un doigt de cette succulente liqueur. J'en étais où ? Ah oui ! Bon ! Par exemple, tu as en périphérie de ta colonne un village rebelle et déterminé. Si tu envoies une compagnie de bougres fourrager dans la zone, tu peux parier qu'ils reviendront la queue entre les jambes, les chausses trempées. Un village d'insurgés, c'est un problème pour tes lignes de ravitaillement, et une aubaine pour les milliers de grandes gueules que tu dois nourrir.

C'est là qu'intervient Francisco Vargas. Il sélectionne pour la petite affaire une cinquantaine de furieux, réduit la place, s'empare du bourg, et puis pour la forme, fertilise le sol du sang de ses ennemis. Avant, tu avais un village prospère ; après, il ne te reste plus qu'une zone propre, sereine et flamboyante. C'est l'effet Vargas, si je puis dire ! Dans ce gigantesque hommage à Saint Jean, ne subsistent que pals et gibets, ainsi que force femmes aux cuisses en éventail, encore toutes suintantes de l'affection de leurs hôtes.
Otto, arrête de rire comme un con, c'est pas drôle ! Remets-moi une larme de liqueur, les mouches ont pied !

Vous voyez bien que ce Vargas est un sacré coquin ! Ce que je sais de lui, c'est qu'il est issu d'une riche et noble famille castillane. Cette dernière s'excite à la cour du roi comme une grosse mouche autour d'une merde, et ça fonctionne visiblement.

Les Vargas sont riches, puissants, et rongés par l'ambition. Francisco, le cadet d'un cheptel de dix morveux, arrondit les subsides paternels grâce à son art de la guerre et de la rapine. Ça a du bon d'être impitoyable. Moi, j'ai trop bon cœur, ça me perdra un jour…

Impitoyable, je dis ça, mais le capitaine reste un homme. Il semblerait, tas de bouseux, qu'il lui reste une sorte de cœur, caché dans un recoin presque inaccessible de lui-même. Vous êtes curieux, tas de chien galeux ? Je continue donc. Otto ! Passe-moi la boutanche ! Allez, cul sec les pouilleux !

Sombre beauté promise au bûcher, la belle gitane qui a ravi le cœur de votre héros fut mise au ban de sa troupe, au motif de sorcellerie et pacte avec le Malin. Les jésuites qui traînaient dans le secteur l'ont appréhendée avec tout son attirail impie. La bougresse s'est défendue : deux morts, un grand brûlé, mais sous le nombre, elle finit par céder. Juste avant que les « corbeaux » ne boutent le feu à la poix, le capitaine est intervenu, a raccourci un missionnaire un peu trop véhément, et a libéré la belle Sara Zingaresce de ses liens.

Soleil couchant de Moravie, armure rutilante moirée par l'astre cramoisi, fières bacchantes poivre et sel impeccablement peignées, Vargas le sauveur est arrivé. Elle, cheveux bruns et bouclés, parée d'atours chatoyants, la peau mate et satinée, le regard brillant… hum… Un verre, Otto ! Un autre, parbleu ! Visiblement, une passion dévorante s'empara de ces deux écorchés vifs, un regard, un éclair, l'amour, quoi !
Bon : c'est vrai que Vargas a un peu forcé la jeunette lors des premières chevauchées nocturnes. On l'entendait couiner comme une truie à l'autre bout du camp. Mais bon, l'un dans l'autre, ils s'y sont retrouvés, lui la tactique, elle le soutien des puissances que je ne nommerai pas. L'alliance de deux ombres pour combattre les mêmes ténèbres. Touchant, non ? Pour un petit verre de plus, je pourrais vous espli… expli… Oula, ça tourne… Oh, il fait tout noir !
Et merde ! … »

« Joaquim ! s'exclama Otto. Y'a le sergent qu'est plus étanche ! Aide-moi à porter cette outre à piquette jusqu'à sa tente, et fais gaffe, mille dieux, il va dégueuler sur mes bottes… »