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Chroniques de Zaebas - Le noir et le blanc

texte officiel 06/01/2009 par Philippe Villé


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Par Pierre Bouas


De loin, l'armée approchait dans un ordre menaçant. Ses bannières crépusculaires tachaient d'or et de sang les allées de la bibliothèque. Menés vers la gloire par un calme tambour, les soldats investissaient les rayons infinis sans rencontrer la moindre résistance.

De près, ce n'était plus une horde, tout juste une forte troupe de peut-être deux cent soudards dépareillés. Leur milice docile et stupide portait la marque des Lucifériens, des brûlures de fer en forme de bouc sur leurs peaux blêmes jusqu'aux pentacles criblés par la mitraille des étendards. A y regarder deux fois, on discernait mieux ces damnés hagards, armés de couteaux de boucher et de fléaux à grains, qui suivaient la marche de leurs trop rares officiers. Il y avait là des défunts de tous les âges et de toutes les nations, partageant l'égalité de la mort. Leur nombre les rendait redoutables, mais ils ne ressemblaient pas à des soldats.

Un petit groupe cependant se détachait nettement par son allure. Le visage de ces compagnons de bataille révélait une toute autre ardeur ; et le choix de leurs effets, ramassés au fil des combats, témoignaient de leur expérience du métier. C'étaient les ombres de routiers et les quelques vivants assez fous ou désespérés pour rallier leur ost. Certains, par coquetterie, s'étaient drapés dans des drapeaux d'Europe pris à l'ennemi : la croix de Saint André, le Lys et le Lion se retrouvaient noués ensemble sur leurs épaules. Quelques hommes encore vifs maniaient des armes arrachées aux doigts desséchés de leurs ancêtres. D'antiques défunts en marche portaient des morions espagnols rutilants et se chaussaient de bottes taillées en Toscane le printemps précédent. Tous étaient armés jusqu'aux dents. A leur tête venait Gilles de Rais, suivi du nécromantique Charon, du démon Sha Ren Zhe et de celui qu'ils appelaient Trente Deniers.

L'officier mercenaire fut reçu avec la plus grande courtoisie par les frères qui acceptèrent de le conduire devant le grand maître, à la seule condition qu'il laisse son escorte derrière lui. Si jamais quelqu'un songea à lui enfoncer une dague dans le cou, personne n'en manifesta ostensiblement l'envie.

Enfin Gilles se trouva devant Hugues de Payns. Vêtu d'une aube, le premier des maîtres se tenait assis à son lutrin où il retranscrivait en latin un papyrus remontant à la gloire de l'Egypte. Dans son dos, lové dans les flammes d'un brasier infernal qui servait d'âtre au templier, son djinn faisait crépiter les braises au gré de son ronronnement. Autour on avait disposé des coffres et jeté des peaux, donnant à ce recoin de la bibliothèque l'allure d'une salle de château. Sur une table étaient posés un cruchon de vin, des coupes et une corbeille de fruits. Le luxe serein du lieu aurait été tout à fait délectable s'il ne s'y était également trouvé Jacques de Molay, quatre frères en armes, ainsi que la Voyageuse, l'œil ardent et la main prête à dégainer. Si l'entrevue tournait court, le mercenaire périrait avant sa troupe et c'était très bien ainsi. Un gentilhomme devait toujours être le premier, dans la vie comme dans la mort. La piétaille damnée se ferait ensuite massacrer sans gloire, mais ses compagnons d'armes vendraient chèrement leur peau. Certains parviendraient peut-être même à s'enfuir. Et dans tous les cas, cette fin flamboyante serait digne d'inspirer des chansons.

Le Templier feignit de ne pas s'apercevoir de la présence de son visiteur et les frères chevaliers restèrent silencieux dans le secret de leurs heaumes. Seul Jacques de Molay, le dernier des maîtres, le dévisageait de derrière son masque de chair calcinée.

Le mercenaire s'assit sans demander la permission et attendit, comme si lui aussi avait oublié la présence de ses hôtes. Ses yeux ne pouvaient quitter la corbeille. Pour autant qu'il le sache, il ne s'agissait que de fruits terrestres. Par quel prodige ? Il n'avait rien vu de tel depuis deux siècles. Une réminiscence de faim réveilla ses entrailles mortes, mais à aucun moment il n'esquissa le moindre geste vers l'objet de son désir. Surprenant un regard discret du maître des lieux, il s'enfonça au contraire un peu plus profondément dans son fauteuil. Il s'avouait plus impressionné qu'il n'aurait cru l'être. Ou peut être était-ce une forme insidieuse de nostalgie. Son regard revenait sans cesse vers les fruits. Cette pomme et cette poire qui le narguaient avaient quelque chose de charnel, leur seul spectacle le ramenait dans le monde vivant.

Enfin Hugues redressa la tête et s'adressa d'un ton calme mais ferme à son hôte.

- Que venez-vous faire ici, comte ?

- Je n'avais plus rien à lire, seigneur de Payns…

Un bref éclair traversa les yeux gris du templier, mais il resta parfaitement maître de lui. Le voici enfin le comte à la méchante réputation, le sinistre homme lige des démons. Quelle misère que de voir cet enfant né de si bons ancêtres vivre en brigand ! Et quelle arrogance de sa part que de venir lui réclamer de la lecture… Mais le grand maître n'était pas dupe de cette superbe. La bonne fortune du mercenaire avait tourné court en même temps que le désordre féodal des démons et ses conflits incessants. Voilà que des occidentaux surgissaient du Kohut et que les états du Malin se réunissaient en une grande croisade menée par des anges ambigus. A l'heure des comptes, ce Gilles de Rais paraissait sans doute être un diable aux yeux des vivants et un homme aux yeux des démons. Pris entre le marteau et l'enclume...

Tout sourire, Hugues lui répliqua avec une voix enjouée :

- Je crois avoir ce qu'il vous faut. On me dit que vous appréciez le théâtre…

- Je vois où vous voulez en venir seigneur de Payns, protesta le mercenaire, mais sachez que l'on raconte bien des mensonges sur moi…

- C'est un drame plein de meurtres et de félonie, il vous plaira follement.

- Tsss…

- Las, il nous vient de la cour d'Angleterre et…

- Et ?

- Il est écrit en anglais ! L'œuvre est encore jeune, nous n'avons pas eu le temps de la traduire…

Mais dans quel monde vivait-on, se demanda Gilles, si désormais les rois d'Albion toléraient qu'on leur écrive des œuvres dans la langue de leurs paysans ? Il saisit le livre qu'on lui tendait - malgré l'injure évidente que constituait le propos - et le feuilleta avec soin. Le titre, Macbeth, présumait d'une histoire écossaise. Un choix finalement judicieux : il gardait un bon souvenir de ce peuple frère du sien. Tant de braves Scots avaient jadis traversé la mer pour venir se faire tuer sous les remparts d'Orléans…

- Je prends sur moi d'en établir la traduction, s'avança-t-il en forçant sa gaîté.

- Je m'étonne que vous en ayez le temps, persiffla la Voyageuse. Le service de Samaël vous laisserait-il tant de répit ?

- Il est vrai que j'ai longtemps fréquenté le camp des anges déchus. N'est-ce pas de ces jours révolus que date notre prime rencontre, belle donzelle ?

La garce se crispa et le mercenaire s'en réjouit intérieurement. Il ne manquerait plus que cette égorgeuse lui fasse la leçon !

Insidieusement son attention dériva. Cette grappe de raisins ronds semblait prouver par sa seule couleur l'existence du Paradis. Il aurait pu la contempler jusqu'au jugement dernier. Cependant, pour ne pas laisser un silence tendu s'installer, il reprit :

- Après l'échec de la première ligue luciférienne, les seigneurs démons se sont dispersés, gâchant les troupes levées dans la vaine poursuite de potentats égarés ou se chamaillant entre eux. J'ai préféré prendre mes distances.

- En omettant de rendre les troupes qu'on vous avait confiées ? Demanda le grand maître des templiers.

- Je suis parfois oublieux, s'amusa Gilles de Rais. Mais à vrai dire très peu de démons m'ont suivi. Les damnés oui, car ils préfèrent mon commandement à celui de leurs tourmenteurs. Ensemble nous avons traversé le Kohut, depuis sa frontière avec la Thébaïde, jusqu'au Pélion où nous avons enfin trouvé l'entrée de Sapience, affrontant sur la route tous ceux qui s'opposaient à notre marche, quelque soit leur camp. La partie a été rude et c'est un miracle qu'il me reste autant d'hommes après pareille odyssée. Il est vrai que de nombreux déserteurs des armées d'envahisseurs sont venus remplacer mes pertes.

- Mais aujourd'hui Asaliah et les siens volent de victoire en victoire…

- Ce qui prouve qu'ils peuvent se passer de mes services, rétorqua Gilles.

- Et vous comptez peut-être, comte, trouver ici un havre où ravitailler vos vivants et recoudre vos défunts ?

- Je le crois et j'espère mieux encore ! Des renforts et la révélation de certains des secrets que vous gardez jalousement.

- Quel toupet ! s'étrangla la Voyageuse.

- En somme vous voyez en ces lieux l'occasion de vous refaire ! éructa Jacques de Molay. Mais cette bibliothèque n'est pas un repaire de brigands, ni un port de pirates ! Vous, l'assassin de centaines d'enfants, le chien de guerre des démons, vous vous imaginez que nous allons vous offrir le gîte et le couvert ?

Le regard du mercenaire se fit inquiet. Alors même que la conversation s'envenimait, l'éclat de cette corbeille de fruits revenait le troubler dangereusement.

- Oh la belle histoire : on m'accuse de tant de crimes qu'il faudrait vingt vies pour tous les commettre.

- Il suffirait que vous n'en ayez commis qu'un… poursuivit le brûlé.

- C'est bien là la question! Ai-je commis un seul de ces crimes ? Et vous maître de Molay, reconnaissez-vous un seul des chefs d'accusations de votre procès ?

Cette fois les frères ne répondirent rien. Luttant pour se détourner de cette orange qui promettait une éternité de délices à qui la déshabillerait de sa peau amère, Gilles poursuivit :

- Templiers, j'ai consacré plusieurs années de mon temps terrestre à découvrir comment vous aviez occupé le vôtre. Moi aussi j'ai servi fidèlement avant de subir l'ingratitude et de connaître le doute. Moi aussi j'ai erré sur les chemins de l'hermétisme et de l'alchimie. Je sais ce que c'est que d'être condamné pour être devenu gênant. Nous sommes de la même confrérie des proscrits, des calomniés, des trop savants dont on fait le rôti des bûchers. La mémoire des hommes aura sans aucun doute souillé nos noms de mille horreurs, maître de Molay, mais l'honneur que nous gardons dans nos cœurs est sauf !

Hugues le dévisagea longuement avant de demander :

- Va pour l'hospitalité, comte, mais pourquoi devrions-nous vous aider ?

- Parce qu'en échange, je vous ramènerai les documents qu'on vous a volés…

La proposition fit l'effet escompté. Comme Gilles l'avait deviné, l'Ordre répugnait à se risquer en dehors de son fief de Sapience. Et la clique de la seule Voyageuse ne suffirait pas à lui rendre justice. D'autant que malgré ses prouesses incontestables, elle restait femelle. A contre courant des esprits sur la question, il était cependant bien placé pour savoir qu'un général arborant un con fendu entre les cuisses allait au devant d'un tas d'ennuis. L'Ordre avait besoin de lui. Il se le répéta mentalement pour mieux s'en convaincre.

- Vous comptez poursuivre des pillards issus de quatre armées différentes ? demanda le premier des maîtres.

- Ils cheminent tous dans la même direction, celle du Jardin des supplices, et vous détenez je crois, un cabaliste qui en sait le chemin. D'ailleurs si notre délicieuse amie la Voyageuse souhaite également se joindre à nous, nous ne serons jamais de trop à l'heure de les rattraper.

- Je détiens ce Juif. Mais vous, pourquoi-voulez vous les pourchasser ?

Quelle question incongrue ! Se demandait-t-on pourquoi les faucons dédaignaient les épis de blé, ou pourquoi les loups ne broutaient pas l'herbe grasse ? Ce n'était pas tant les quatre armées que Gilles entendait poursuivre, c'était la guerre. Car enfin il ne s'était pas fait moine copiste, lui. Et il n'était pas de son rang de se mettre à gratter la terre pour exhumer de la prima materia, ni d'installer un chevalet au bord d'un chemin pour y torturer les damnés de passage. Qu'y avait-il à faire dans ces Enfers pour un gentilhomme, si ce n'était guerroyer sans fin et percer toujours de nouveaux mystères ?

- La Vallée des Ombres m'appelle. Les sarrasins suivent leur folie, les chrétiens leur cupidité et les égarés rêvent maintenant de couronner l'un des leurs. Angra Mainyou et sa muse Asaliah espèrent sans doute saisir cette occasion pour les piéger et les vaincre définitivement. Moi ? Et bien, je ne voudrais pas qu'on dise de moi ensuite que je n'y étais pas. Question de prestige. Aidez-moi à restaurer mes compagnies et vos trésors vous seront restitués ! Joignons nos armes, combattons côte à côte !

Les Templiers semblaient encore hésitants, mais au moins leurs visages n'étaient plus hostiles. Le mercenaire abattit sa dernière carte :

- Seigneur de Payns, en des temps différents nous avons jadis chevauché derrière les mêmes étendards et scandé les mêmes cris de guerre. Aujourd'hui, aux tréfonds de cet Enfer qui nous réunit, face à des sarrasins et de mauvais chrétiens d'un côté, des diables et des monstres de l'autre, vous devez en convenir : nous seuls dans cette histoire sommes chevaliers ! Laissez-moi défendre vos couleurs !

Le grand maître de l'Ordre ferma les yeux un instant et crut reconnaître, dans le crépitement des braises, le rythme d'un vieux chant de guerre datant du monde vivant. Pour la première fois depuis des siècles, des souvenirs de sa vie terrestre traversèrent furtivement ses pensées.

Quand il rouvrit les yeux, ce diable de comte était toujours assis en face de lui, le contemplant de son calme regard, plus sombre et plus profond que l'abîme. Hugues de Payns lui sourit et, en gage de courtoisie, lui tendit la corbeille de fruits.


Commentaires


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24/02/2009 - c'est formidable!
par † Revenant †

pardonnè moi ma muvais français je suis italienne, mais je voudrais aussi commenter cette nouvelle car c'est formidable! les dialogues entre Hugues et Gilles, leurs psichologie c'est palpitant. merci beaucoup!!! très impatient de lire d'autres nouvelles XD

06/01/2009 - que de monde
par m120

que de beau monde pour cette nouvelle, et qu'elle ouverture pour les batailles au sein du jardin des supplices. Pouvoir jouer ce cher maulay et crier " maudit vous etes tous maudit" en cas de défaite, c'est une idée qui me plait bien! magnifique comme d'habitude!