Univers


C'est ainsi que cela commence... (2)

texte officiel 09/06/2006 par Arnaud Ramonat

La compagnie avait été rangée en une longue file, comme à la parade. L'officier aux atours chatoyants ressemblait à une grosse carpe pleine. Il était accompagné d'un jésuite au regard sinistre et à la robe noire.
Des reîtres aux gueules de fouines constituaient le reste de la troupe. Ils étaient équipés, comme mes hommes, d'arquebuses et d'épées. Leur tendance à tourner casaque dans une situation bien merdeuse les désignait de prime abord comme des troupes qu'on pouvait sacrifier.
Mes dix vétérans, endurcis par dix ans de guerre, feraient office de troupe de choc. Tilly était venu assister à notre départ. L'homme que je connaissais avait bien changé. Son discours fut grand et noble, ses traits émaciés, son teint cireux.

En passant le cordon de gardes censés contrôler l'accès à la porte, Tilly me lâcha un « je regrette Hans » qui me fit froid dans le dos. Déjà une odeur de putréfaction parvenait à mes narines, un bourdonnement sourd se faisait entendre : des voix, suaves, enivrantes, un bruit de chute d'eau. La température augmentait peu à peu, puis, à moins de dix toises, je la vis, Elle était là !

Terrifiante, fascinante, gigantesque, diabolique, voilà ce que furent mes premières pensées !

Du Long Pont au bastion du Holzmarch, un vortex crépitant d'éclairs purpurins tournoyait sur l'Elbe. Une sourde luminescence écarlate pulsait de sa surface qui bouillonnait telle une gigantesque marmite … Des centaines de cadavres flottaient dans les limites du maelstrom, du grand art, digne du genre humain. En rajoutant quelques épices, on devait pouvoir se faire un bon ragoût de charogne…

Sur les rives maculées de boue et de cendre, un gigantesque palan à arche avait été construit par les sapeurs. Digne des plus belles cathédrales gothiques, construit avec le bronze et le fer noirci de la cité dévastée, cette grue devait faire passer la porte à une cogue chargée de bons et fidèles chrétiens. La destination : les Enfers. Fin du voyage : tout le monde descend…ou est descendu !

Nous primes place à bord de notre navire. Les hommes tremblaient, vomissaient, certains se chiaient dessus. Après un sermon enflammé du prêtre, nous fûmes marqués au fer rouge, chacun ayant un matricule différent. Nous étions damnés désormais, aux yeux de tous.
Plus jamais notre vie ne serait la même. Déjà que ce n'était pas brillant auparavant, je vous laisse imaginer après. L'odeur de la chair brûlée se mêlait à celle de la mort en contrebas. Le bateau tangua, la chaîne de descente cliqueta, nous descendions, nous sombrions, corps et âme !

Quand la cogue toucha la surface, une grande lumière me frappa, et je revis en accéléré tous les épisodes majeurs de ma vie. Les hommes hurlaient, convulsaient, bavaient ou crachaient du sang. Un bruit strident résonna dans ma tête. Je perdis connaissance, le monde autour de moi s'effondra.

« Je regrette Hans » Tu peux regretter, mon cher Tilly, tu nous as mis dans un étron de classe impériale, et je ne suis pas sûr que l'on arrive à surnager dedans.