Univers


Baphomet

texte officiel 02/06/2006 par Thomas Hervet

« …Ah, je suis de repos ! Alangui au sommet d'une butte, j'observe distraitement les alentours, savoure cet instant unique de tranquillité. À perte de vue une plaine rougeoyante, que des vents froids balaient. De ci de là, des fumerolles se répandent en poussière incandescente.

Au loin, la voûte des Enfers s'agite, prise de soubresauts. Déjà des orages se déchaînent, de la foudre nimbe l'horizon. D'ici quelques heures, cette région infernale aura été métamorphosée : lande glacée ou lac acide en ébullition ? Peut-être des yeux pousseront-ils du sol, peinant à s'en extraire ? Pareils à des bulbes aux aguets, pour le compte de quelque Prince Démon. Le Styx, lui, n'aura pas changé d'un iota, fleuve aux teintes obscures à la surface duquel, parfois, se dessinent des faces, des souvenirs qu'il a absorbés. Son lit court aux quatre coins de nos abysses, en silence, sans jamais un clapotis.

Je soupire, caresse langoureusement les cornes qui tombent sur mon poitrail.

Les sabots en éventail, je me laisse absorber par ce délicieux moment. Laisse traîner mes griffes sur la roche craquelée, plonge mon regard d'obsidienne dans les ténèbres de la voûte. En vérité je suis éreinté, le cuir épais de ma peau grince, se plaint. Corrompre, toujours corrompre ! Ma supérieure n'a que ce mot aux lèvres. Enfin, après plus d'une décennie à lui obéir, je prends le temps d'une pause. J'en profite pour lisser ma tignasse, celle qui à l'occasion me chatouille les crocs. Si longue - et malpropre ! - que j'en mâche parfois les nœuds, lorsque la bataille fait rage. Docile, ma queue pend de tout son long. Toute mortelle qui m'entendrait serait à cette idée rouge de honte ! Celle que j'évoque n'est que le prolongement de ma colonne vertébrale, qui se détend enfin.

Cet appendice appuie d'habitude mes propos, distrait mes adversaires. Frappe les plus faibles. Bref, rien qui vaille la peine qu'en ce moment je m'en souvienne. Je suis allongé là, tandis que des éclairs grondent au-dessus de moi. Toute tension me quitte, je suis tout à fait détendu. Loin de moi les esprits mortels à berner, les âmes damnées en devenir ! Un grondement, sec, métallique, me tire de cette rêverie. Je m'étire, cligne des yeux. Au-dessus de moi, une silhouette se dessine, d'abord minuscule, ballottée par les nuées de la foudre. Elle se précise, des coques se dessinent clairement, agrémentées de longues rames.

Suspendu à de lourdes chaînes, un navire est apparu.

Une bourrasque fait s'entrechoquer les épais maillons, l'embarcation gagne en vitesse. Je n'ose y croire, me redresse pourtant ; des faces blêmes me dévisagent. Des doigts qui me désignent. Ce sont des mortels. Ici, lieu depuis longtemps interdit aux hommes. Il y a là des mâles tout de fer vêtus, jusque dans ce fusil à poudre qu'ils serrent convulsivement entre leurs mains - il n'y a que ferraille.

Dans un fracas épouvantable le navire heurte la surface du Styx, dérange son calme. Des gerbes évanescentes volent, l'équipage est secoué, le temps pour moi de les observer plus attentivement : leurs traits sont émaciés, leurs atours élimés. Nulle soie ici, ce sont juste les uniformes de malandrins faits soldats en cette époque de misère. Leur première salve me détrompe : à ma droite, une caillasse effritée explose tout à fait !
Je me laisse glisser, échappe aux tireurs, qui peinent à recharger leurs arquebuses. Surtout que le navire dépourvu de mât tangue dangereusement : il faut que son équipage le dégage des énormes chaînes qui l'ont déposé là. Quelques hurlements, des silhouettes qui s'agitent en embrassant l'horizon de larges gestes, des prières et des imprécations.

Je gronde, j'hésite. Le fleuve se révolte, juste pour la forme : des vagues rendent les manœuvres délicates. Malgré les vents de scories et de neige, je les devine qui s'activent, les ordres aboyés ou encore les mousses qui se font dessus. Déjà des flocons, plus glacés que ne l'est la Faucheuse, tombent au loin. Et ne tarderont pas à saupoudrer les environs de leur givre.

Ce Saint Homme, emmitouflé dans son costume d'apparat, qui brandit un encensoir, accompagne l'équipée. Non loin de là, des vents furieux se lèvent, menacent de m'emporter au loin. Avachi que je suis sur mon promontoire, embarrassé aussi. Dois-je faire rapport de ce cirque à ma maîtresse ? Le doute m'assaille, toutefois je rebrousse chemin. Loin de cet hymen que viole la soldatesque.

La virginité des Enfers vient d'en prendre un sacré coup !
»


Commentaires


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07/06/2006 - ça y est, c'est bon !!
par ramon

Bon mon cher Tom, désormais tu as toi aussi ton groupi réglementaire. On va pouvoir repartir sur des bases de travail plus saines ahahahah !!! (rire gras à la Fantomas, un morion sur la tète)

07/06/2006 par un anonyme

Comme d'habitude venant de Thomas, c'est très bien écrit. Félicitations!